ENVIRONS DE JOYEUSE

JALAIS - L'ARGENTIÈRE

Extrait de l'Album du Vivarais, Albert Dubois, 1842.

 

L'Argentière

 

Environ à deux lieues de Joyeuse, le château et la forêt de Jalais (1) furent le théâtre d'une confédération qui attira l'attention et qui excita les colères de l'assemblée constituante et de l'assemblée législative. Cette confédération était, dans le principe, une fort belle idée; elle avait pour but de surveiller la marche de la révolution, et de cesser de s'y associer, de lutter même contre elle, du moment qu'elle deviendrait anti-religieuse et anti-monarchique : c'eût été une imitation de la ligue au temps de Henri IV. Malheureusement l'entreprise de Jalais, ainsi que d'autres mouvements du Midi, ne se lia pas à un plan d'association fortement combiné dans la France entière : en l'absence des princes du sang, il n'y eut pas des Guise et des Mayenne capables de rallier à eux les forces des catholiques.

 

La conspiration et les mouvements de Jalais pourraient fournir le sujet d'un ouvrage à part dont nous nous occuperons peut-être un jour. Comme cette contrée se trouve en grande partie hors des limites de l'ancien Vivarais, elle ne doit pas entrer dans notre itinéraire (2) : nous nous dirigeons donc du côté opposé, et nous allons à Largentière, chef-lieu de l'arrondissement de ce nom.

 

En prenant cette direction, on aperçoit de très-loin la tour de Brison (3), située sur une colline qui domine la ville de L'Argentière. Cette tour rappelle le nom du fameux chef calviniste que nous avons plusieurs fois mentionné dans cet ouvrage; elle a continué d'être, jusqu'à ces derniers temps, la propriété de la famille Duroure, dont le sire de Briso n`était membre.

 

(1) Jalais ou Jalès était un château qui avait jadis appartenu aux Templiers ; plus tard, il fut donné aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Il est situé sur une éminence au centre de la plaine de Berrias, et, il y a cinquante ans, cette plaine était couverte d'une' vaste forêt dont il reste aujourd'hui quelques vestiges. C'est là que tous les habitants du bas Vivarais furent convoqués le 10 août 1790, par un comité composé de MM. de Malbosc, Graffand, le prieur de Chambonnas, et l'abbé La Bastide de la Mollette.

(2) Par la même raison, nous ne parlerons pas des bois de Païolive, délicieux labyrinthe formé par des rochers qui imitent toute espèce de fortifications, et parmi lesquels il y a des allées sinueuses et ombragées, des cirques immenses, et des espèces de petits boudoirs formés par la nature. A l'entrée des bois de Païolive sont des dolmens magnifiques; on en trouve aussi près de Beaulieu. Les bois de Païolive sont entre Berrias et les Vans. Cette contrée faisait jadis partie du diocèse d'Uzès.

Un écrivain de l'Ardèche, M. de Valgorge, qui va faire paraître un ouvrage étendu sur son pays, prétend que les bois de Païolive étaient autrefois un bois sacré, lucus. II y a à Berrias un naturaliste fort distingué, M. de Malbosc; il a fait, sur la contrée qu'il habite, des mémoires géologiques qui ont excité l'intérêt et mérité les éloges de l'Académie des sciences.

(3) Chaque année, suivant une superstition populaire, le diable emporte une pierre de cet édifice; cependant, si l'on en croit des vieillards du pays, elle est dans le même état où elle était il y a soixante-dix ans, c'est-à-dire échancrée du côté du couchant jusqu'au tiers de sa hauteur.

 

Cette tour avait été destinée autrefois à servir de phare, ou plutôt de télégraphe de nuit, pour annoncer aux habitants, au moyen de feux allumés pour signaux, l'approche des Anglais et des routiers. La paroisse de la Beaume et quelques autres paroisses des environs payaient, à cet effet, un droit de guidage.

 

Des deux côtés de la route, le pays est coupé de jolis coteaux parsemés de villages; on y aperçoit quelques oliviers. Toute cette contrée a la physionomie des environs de Florence.

 

Après deux heures de marche, depuis Joyeuse, on quitte le chemin d'Aubenas et on tourne à gauche. Largentière est située au fond d'une gorge étroite, resserrée entre deux montagnes : son château la domine du côté du nord ; on y arrive par une allée en pente douce qui monte le long de la colline. C'est une masse imposante qui présente divers styles d'architecture; depuis le plein cintre jusqu'à l'ogive, et depuis l'ogive jusqu'aux ornements de la renaissance, tous les genres s'y rencontrent: c'est de l'éclectisme en architecture fait en grand par les siècles.

 

Nous nous trompons pourtant; le genre grec n'y est pas représenté, et c'est apparemment pour remplir cette lacune qu'on a élevé, sur le coteau opposé, de l'autre côté de la gorge, une espèce de monument en forme de pâté chaud, avec un portique orné de lourdes colonnes qui ont la prétention, ce semble, d'être de style dorique c'est la plus massive et la plus grossière parodie qu'on ait jamais faite du Parthénon et de la basilique grecque. Cet édifice sera, nous a-t-on dit, le nouveau palais de justice de L'Argentière. Jusqu'alors, le tribunal avait siégé dans le vieux château; mais aujourd'hui, on a voulu lui faire, à grands frais, un logement plus vaste et plus commode : là, du moins, les juges ne se trouveront pas sous des voûtes féodales, et ne respireront plus une odeur de moyen âge.

L'histoire de ce château, qui va bientôt être désert, est l'histoire même de L'Argentière.

 

Cette histoire se rattache à celle même du Vivarais. Voici comment L'Argentière avait une mine d'argent qui était connue et exploitée depuis les dixième et onzième siècles. Quels étaient, dès cette époque, les seigneurs de L'Argentière et les propriétaires de cette mine.

 

Ici se renouvelle, entre les écrivains nationaux du Vivarais et les historiens du Languedoc, le grand débat historique que nous avons indiqué, soit dans notre préface, soit dans notre article sur Viviers. Les premiers (1), à quelque opinion politique qu'ils appartiennent, soutiennent que le Vivarais était indépendant du Languedoc et des comtes de Toulouse; ils s'appuient sur une charte de donation de la suzeraineté du Vivarais, faite par l'empereur Conrad à son" cousin Guillaume de Franconie (2), évêque de Franconie. Cette charte fut confirmée plus tard par Frédéric Barberousse (3), qui accorda à l'évêque de Viviers le droit de battre monnaie. L'évêque Nicolas des Aulumces, fort de cette dernière concession, fit exploiter sur-le-champ, avec une grande activité, une mine d'argent située au pays des Ségaliers, et, pour protéger les mineurs, il fit construire une tour (4) qu'on appela Argentaria. Ce fut là l'origine du château et de la ville de L'Argentière.

 

A ces faits, qui sont incontestablement établis, les historiens du Languedoc opposent des chartes émanées des comtes de Toulouse, dans lesquelles ceux-ci se qualifient de seigneurs et comtes de Viviers. Ils citent même un acte de donation de Bertrand de Toulouse à son épouse Hélène, dans lequel Bertrand lui donne Viviers et ses dépendances comme cadeau de noces. Mais on ne se crée pas de titres à soi-même : les rois d'Angleterre ont pris longtemps le titre de roi de France, ils ne l'étaient pourtant pas plus de droit que de fait; les rois de Sardaigne s'intitulent rois de Chypre et de Jérusalem: nous ne voyons pas en quoi consiste, depuis plusieurs siècles, cette prétendue royauté.

 

Il paraîtrait même que, par une transaction de 1193, Raymond aurait reconnu à Nicolas la suzeraineté de Viviers et de ses dépendances (ce qui comprenait Largentière), et qu'il s'était contenté des seigneuries de Gros-Pierre et d'Aiguèze (5).

 

A la vérité, en 1198, Adhémar de Poitiers et Bermond d'Anduze, ligués avec le comte de Toulouse, obtinrent par la force, de l'évêque Nicolas, d'entrer en partage des mines de Ségalières, de Chanier et de Taurier. D'après ces conventions nouvelles, les comtes de Toulouse en eurent la moitié, Adhémar et Bermond se firent adjuger chacun un tiers de l'autre moitié, et l'évêque de Viviers n'eut que l'autre tiers (6) de cette moitié, c'est-à-dire le sixième.

 

(1) Ainsi M. Challamel, républicain et appartenant à l'école philosophique du dix-huitième siècle, s'accorde sur ce point avec l'abbé Barracau, écrivain catholique, monarchique, et qui plus est, épiscopal, c'est-à-dire épousant avec chaleur les prétentions des évêques de Viviers. or, ce dernier n'a pas eu connaissance des notes historiques de M. Challamel, ce qui donne plus de force à l'harmonie de leurs opinions sur ce point. Il est à remarquer, encore, que ces deux écrivains tirent des même faits des conclusions différentes : l'un prétend que le Vivarais était une véritable république au temps du moyen âge; l'autre soutient que cette province, connue alors sous le nom de comté de Viviers, était une vaste seigneurie soumise à la domination absolue de ses évêques.

(2) En 1146.

(3) En 1159.

(4) Reymond, l'ancien comte de Toulouse, fit élever, à côté ou vis-à-vis de cette tour, celle de Fanjau l'une et l'autre furent démolies par Simon de Montfort, parce qu'elles _étaient devenues les repaires d'une bande d'Aragonais qui pillaient et rançonnaient toutes les contrées des environs. Voir l'histoire de l'abbé Barracan.

(5) Histoire du Languedoc, tom. III, pag. 174.

(6) Voir Columbi, pag. 104 et 108, De rebus gestis episcoporum Vivariensium, et l'Histoire du Languedoc, tom. III, pag. 109. Au reste, la concession faite à Adhémar ne fut pas gratuite, car ce dernier eut à payer mille sous d'or à l'évêque Nicolas.

 

Mais bientôt eut lieu la guerre des Albigeois, et l'église de Viviers, gouvernée par Bernon de Brabant, profita de cette circonstance pour se venger de cette espèce d'avanie féodale : c'est alors que Simon de Montfort reçut en fief la moitié de tous les droits et revenus attachés au château de Fanjau et à la terre de Largentière (1) ; Bernon s'en réserva l'autre moitié. Après la mort du vainqueur des Albigeois et de son fils Amaury, l'église de Viviers devint entièrement propriétaire de la baronnie de Largentière.

 

Depuis ce temps, Bernon donna des lois à sa baronnie et les mines de Largentière furent exploitées d'une manière régulière et active; une ville se bâtit au pied du château, Claude de Tournon la fortifia, et les protestants s'en emparèrent et la dévastèrent. Dans le dix-septième et le dix-huitième siècles, les évêques de Viviers relevèrent ces ruines ; enfin, en 1785, Raynaud de Villeneuve, pontife justement estimé, vendit la terre et le château de Largentière au baron de Brison, ainsi que les mines, abandonnées depuis la découverte de l'Amérique, et il bâtit, avec le fruit de cette vente, le nouveau palais épiscopal de Viviers.

 

II existe encore un assez grand nombre de pièces d'argent frappées à l'effigie des évêques de Viviers; M. Rousset, de Tournon, en possède plusieurs (2).

 

Le produit des mines appartenait à l'évêque pour les deux tiers, et au chapitre pour un tiers. On voit encore, dans les jardins de M. de Valgorge, les grottes pratiquées jadis par les évêques de Viviers ou par les comtes de Toulouse; elles sont de temps en temps interrompues par des puits que l'on creusait pour chercher des filons. Cette méthode est aujourd'hui abandonnée.

 

Largentière possède une église gothique qui est remarquable par son élégance et sa légèreté; les trois nefs sont soutenues par des piliers d'une élévation hardie, mais la voûte du choeur, les chapelles et le clocher sont d'un style plus moderne que le reste de l'édifice.

 

NOTA. Largentière est chef-lieu d'arrondissement ; il y a par conséquent un tribunal et une sous-préfecture. Mais en même temps cette ville n'est pas sans quelque industrie; on y compte plusieurs fabriques de soie ouvrée, des filatures de soie et des tanneries. Sa population est de deux mille huit cents âmes.

 

(1) Preuves de l'histoire du Languedoc, tome III, page 247.

(2) Voir les articles que ce savant, aussi versé dans la numismatique que dans l'histoire du Vivarais, a publiés dans l'Annuaire du Vivarais de 1839, page 243 et suivant.

 

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